Seuls 8 % des Français veulent accélérer l’IA
D'un bout à l'autre du spectre politique, les Français réclament plus d'encadrement de l'IA. [English version below]
Dans une société française de plus en plus polarisée, rares sont les projets qui parviennent à rassembler d’un bout à l’autre du spectre politique. C’est le cas du développement accéléré de l’intelligence artificielle, qui met tout le monde d’accord… contre lui. Seuls 8 % des Français souhaitent accélérer le développement de l’IA en France et en Europe, d’après une enquête exclusive réalisée par OpinionWay pour le CeSIA. Et cette défiance pour la course à la puissance brute traverse les clivages partisans traditionnels. C’est, dans le paysage politique français actuel, une anomalie qui mérite d’être prise au sérieux.
À l’inverse, 42 % des sondés voudraient ralentir fortement le développement de l’IA ou le mettre en pause temporairement. Les Français sont aussi trois fois plus nombreux (62 %) à penser que l’IA devrait être « orientée avant tout vers la sécurité, les droits et l’éthique » plutôt que vers « la performance et l’innovation » (21 %). Et près de huit personnes sur dix se déclarent favorables à des accords internationaux pour interdire les usages et les capacités de l’IA qui menacent la vie humaine ou les droits fondamentaux.
Un plébiscite général pour un encadrement renforcé
Les Français ne s’inquiètent pas uniquement des préjudices actuels de l’IA (deepfakes, escroqueries, biais algorithmiques) mais aussi des risques plus prospectifs : 78 % se disent inquiets de l’aide que l’IA pourrait apporter à la conception d’armes chimiques ou biologiques, et 75 % redoutent la perte de contrôle sur certains systèmes d’intelligence artificielle – des risques pris très au sérieux par les spécialistes mondiaux du sujet.
Il n’est donc guère surprenant que toutes les mesures de régulation proposées dans l’enquête – lignes rouges internationales, audits indépendants obligatoires, responsabilité juridique renforcée des fournisseurs d’IA, signalement obligatoire des incidents – recueillent l’adhésion d’une large majorité de Français d’un bout à l’autre du spectre politique.
Un désaveu transpartisan pour les orientations politiques récentes
Ces résultats révèlent un écart considérable entre l’opinion des citoyens et l’action politique. « L’Europe va accélérer, la France va accélérer », déclarait Emmanuel Macron au Sommet de Paris sur l’IA en février 2025, sans qu’une avancée significative n’ait été obtenue sur la coordination internationale en matière de risques. Au niveau européen, Ursula von der Leyen annonçait vouloir mobiliser 200 milliards d’investissements avec comme principale finalité annoncée d’accélérer l’adoption et de faire de l’Europe « l’un des continents leaders de l’IA ».
Si le règlement européen sur l’IA constitue le premier cadre légal international contraignant pour l’intelligence artificielle à usage général, le retard pris dans sa mise en œuvre et l’accumulation d’incidents liés à l’IA – deepfakes non consentis, escroqueries automatisées, atteintes à la santé mentale des mineurs – montrent qu’il ne répond pas encore aux attentes de protection exprimées par les citoyens. Qui plus est, le règlement « Digital Omnibus », soutenu par la France et en voie d’adoption, repousse de près de deux ans l’entrée en application des obligations de l’AI Act pour les systèmes à haut risque.
Enfin, la loi, même une fois entrée en pleine application, ne sera d’aucune utilité si personne ne la fait respecter. Or la lenteur et la faiblesse des sanctions infligées par la Commission européenne aux plateformes numériques peut légitimement laisser douter de son entrain pour tenir tête à Washington sur l’IA.
Une fenêtre d’opportunité au G7
La France préside cette année le G7, et l’une des priorités annoncées de la filière numérique est de « travailler à établir un consensus international sur la sécurité de l’IA ». La réunion ministérielle du 29 mai à Paris arrive à un moment charnière. L’administration Trump, championne de la dérégulation, pourrait changer de cap à la suite de l’annonce par Anthropic de son modèle Mythos, aux capacités cyber si puissantes que l’entreprise a décidé de ne pas le rendre public. Le New York Times révèle cette semaine que la Maison-Blanche envisage d’instaurer un processus d’accréditation des modèles d’IA par le gouvernement avant leur mise sur le marché.
Si même Washington se dispose à serrer la vis de l’IA, la France a une carte à jouer. Elle en a en tout cas le mandat démocratique : dans tous les pays du G7, les citoyens trouvent insuffisant le cadre légal actuel.
Nouvelles frontières
Ce dont l’IA était incapable hier
OpenAI annonce avoir sécurisé 10 gigawatts de capacité de calcul aux États-Unis, soit l’équivalent de plusieurs centrales nucléaires, avec trois années d’avance sur son objectif de 2029. (The Verge)
Un modèle d’IA développé par la Mayo Clinic détecte le cancer du pancréas jusqu’à trois ans avant le diagnostic, repérant 73 % des cas sur des scanners jugés normaux par des radiologues spécialisés. (NBC News)
Pièces à conviction
L’état de l’art en sécurité de l’IA
Claude Mythos Preview, le modèle le plus avancé d’Anthropic, a découvert 271 vulnérabilités inédites dans le navigateur Firefox en collaboration avec Mozilla, qui a qualifié ce nombre d’« extraordinaire ». (Ars Technica)
L’institut britannique de sécurité de l’IA (AISI) a évalué GPT-5.5-Cyber d’OpenAI comme le modèle le plus puissant jamais testé en capacités cyberoffensives ; OpenAI a ensuite restreint son accès aux seuls « cyberdéfenseurs » accrédités, reprenant l’approche qu’il avait publiquement reprochée à Anthropic. (The Verge)
Des employés de Google DeepMind ont publiquement dénoncé un contrat classifié entre Google et le Pentagone, conclu dans le secret malgré leur opposition. (The Guardian)
Sept familles ont porté plainte contre OpenAI et Sam Altman à la suite de la fusillade de Tumbler Ridge en février, reprochant à l’entreprise de ne pas avoir alerté la police malgré des mois d’activité suspecte du tireur sur ChatGPT. (Wall Street Journal)
Géopolitique de l’IA
Coopération vs. compétition
La valorisation d’Anthropic a dépassé les 1 000 milliards de dollars, surpassant pour la première fois celle d’OpenAI. (The Independent)
Meta a supprimé 8 000 postes, soit 10 % de ses effectifs, pour financer sa course à l’IA. (CNN)
Lors de son témoignage devant un tribunal fédéral, Elon Musk a admis que xAI avait en partie copié le comportement des modèles d’OpenAI pour entraîner les siens, une technique appelée « distillation ». (CNBC)
Microsoft et OpenAI ont renégocié leur partenariat et supprimé discrètement la clause qui prévoyait qu’OpenAI cesserait de partager sa technologie avec Microsoft en cas d’invention de l’intelligence artificielle générale (AGI). (CNBC)
Cadre légal
Pour que l’IA ne fasse pas la loi
Des législateurs européens avertissent que les lois actuelles de l’UE ne sont pas à la hauteur face aux capacités de « *superhacking* » de l’IA. (Politico)
Les anciens conseillers IA des présidents Trump et Biden publient une tribune commune avertissant que l’IA pose désormais des risques immédiats pour la sécurité nationale, et que les États-Unis devront coopérer avec la Chine face aux menaces catastrophiques comme l’utilisation terroriste d’armes biologiques assistées par IA. (The New York Times)
Le NIST, l’agence fédérale américaine chargée des normes technologiques, a signé de nouveaux accords avec Google DeepMind, Microsoft et xAI pour mener des évaluations pré-déploiement des modèles d’IA de pointe et renforcer la recherche en sécurité de l’IA. (NIST)
La vie au CeSIA
Le CeSIA recrute trois profils : un(e) responsable de la communication, un(e) responsable de l’analyse politique, et un(e) chargé(e) des opérations/assistant(e) de direction. N’hésitez à faire circuler ces offres dans votre entourage.
Le CeSIA est intervenu devant plus de 1000 parties prenantes à l’occasion d’une consultation organisée dans le cadre du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’intelligence artificielle des Nations Unies.
[English version]
Only 8% of French people want to accelerate AI
In an increasingly polarised French society, few issues manage to unite people across the political spectrum. The accelerated development of artificial intelligence is one of them — rallying everyone... against it. Only 8% of French people want to accelerate AI development in France and Europe, according to an exclusive survey conducted by OpinionWay for CeSIA. And this distrust of the race for raw computing power cuts across traditional partisan divides. In today’s French political landscape, this is an anomaly that deserves to be taken seriously.
Conversely, 42% of respondents would like to significantly slow down AI development or temporarily pause it. French people are also three times more likely (62%) to believe that AI should be “primarily oriented towards safety, rights and ethics” rather than “performance and innovation” (21%). And nearly eight out of ten people say they support international agreements to ban AI uses and capabilities that threaten human life or fundamental rights.
A cross-the-board call for stronger regulation
French people are not only worried about AI’s current harms (deepfakes, scams, algorithmic bias) but also about more forward-looking risks: 78% say they are concerned about AI’s potential to help design chemical or biological weapons, and 75% fear losing control over certain AI systems — risks taken very seriously by global experts.
It is therefore hardly surprising that every regulatory measure proposed in the survey — international red lines, mandatory independent audits, strengthened legal liability for AI providers, mandatory incident reporting — enjoys the support of a large majority of French people across the political spectrum.
A cross-partisan rebuke of recent policy directions
These results reveal a considerable gap between citizens’ views and political action. “Europe will accelerate, France will accelerate,” declared Emmanuel Macron at the Paris AI Summit in February 2025, without any significant progress on international coordination regarding risks. At the European level, Ursula von der Leyen announced plans to mobilise €200 billion in investment with the stated primary goal of accelerating adoption and making Europe “one of the leading continents in AI.”
While the EU AI Act is the first binding international legal framework for general-purpose artificial intelligence, delays in its implementation and the accumulation of AI-related incidents — non-consensual deepfakes, automated scams, harm to minors’ mental health — show that it does not yet meet citizens’ expectations for protection. Moreover, the “Digital Omnibus” regulation, backed by France and on track for adoption, pushes back the enforcement of AI Act obligations for high-risk systems by nearly two years.
Finally, the law, even once fully in force, will be useless if no one enforces it. And the slow pace and weakness of sanctions imposed by the European Commission on digital platforms can legitimately cast doubt on its willingness to stand up to Washington on AI.
A window of opportunity at the G7
France holds the G7 presidency this year, and one of the digital track’s announced priorities is to “work towards establishing an international consensus on AI safety.” The ministerial meeting on 29 May in Paris comes at a pivotal moment. The Trump administration, a champion of deregulation, could change course following Anthropic’s announcement of its Mythos model, whose cyber capabilities are so powerful that the company decided not to release it publicly. The New York Times reports this week that the White House is considering establishing a government accreditation process for AI models before they can be brought to market.
If even Washington is beginning to consider regulating AI, France has a card to play. It certainly has the democratic mandate: in every G7 country, citizens consider the current legal framework inadequate.
New Frontiers
OpenAI announces it has secured 10 gigawatts of computing capacity in the United States, equivalent to several nuclear power plants, three years ahead of its 2029 target. (The Verge)
An AI model developed by the Mayo Clinic detects pancreatic cancer up to three years before diagnosis, identifying 73% of cases on scans deemed normal by specialist radiologists. (NBC News)
Ledger of Harms
Claude Mythos Preview, Anthropic’s most advanced model, discovered 271 previously unknown vulnerabilities in the Firefox browser in collaboration with Mozilla, which called the number “extraordinary.” (Ars Technica)
The UK’s AI Safety Institute (AISI) evaluated OpenAI’s GPT-5.5-Cyber as the most powerful model ever tested for offensive cyber capabilities; OpenAI then restricted access to accredited “cyberdefenders” only, adopting the very approach it had publicly criticised Anthropic for. (The Verge)
Google DeepMind employees publicly denounced a classified contract between Google and the Pentagon, struck in secret despite their opposition. (The Guardian)
Seven families have filed a lawsuit against OpenAI and Sam Altman following the Tumbler Ridge shooting in February, accusing the company of failing to alert police despite months of suspicious activity by the shooter on ChatGPT. (Wall Street Journal)
Cooperation vs. Competition
Anthropic’s valuation has surpassed $1 trillion, exceeding OpenAI’s for the first time. (The Independent)
Meta has cut 8,000 jobs, 10% of its workforce, to fund its AI race. (CNN)
During his testimony before a federal court, Elon Musk admitted that xAI had partly copied the behaviour of OpenAI’s models to train its own, a technique called “distillation.” (CNBC)
Microsoft and OpenAI have renegotiated their partnership and quietly removed the clause that stipulated OpenAI would stop sharing its technology with Microsoft in the event of achieving artificial general intelligence (AGI). (CNBC)
Code Is Not Law
European lawmakers warn that current EU laws are not up to the task when it comes to AI’s “superhacking” capabilities. (Politico)
Former AI advisors to Presidents Trump and Biden publish a joint op-ed warning that AI now poses immediate national security risks, and that the United States will need to cooperate with China to address catastrophic threats such as the terrorist use of AI-assisted biological weapons. (The New York Times)
NIST, the US federal agency responsible for technology standards, has signed new agreements with Google DeepMind, Microsoft and xAI to conduct pre-deployment evaluations of frontier AI models and strengthen AI safety research. (NIST)
Life at CeSIA
CeSIA is hiring for three positions: a Head of Communications, a Head of Policy Analysis, and an Operations Manager/Executive Assistant. Please share these openings with your network.
CeSIA spoke before more than 1,000 stakeholders at a consultation organised as part of the United Nations Global Dialogue on AI Governance.














